Médecin directeur du centre
de soins Parcours d'Exil.
Soutien aux victimes de torture.
Docteur Pierre DUTERTE
 

L es mutilations sexuelles féminines sont une catastrophe dont je n'ai pu saisir l'ampleur que grâce au groupe de parole consacré à ce fléau dans le centre de soins que je dirige.

Je ne soupçonnais pas l'ampleur des dégâts occasionnés par cette coutume barbare.

Le premier des drames est bien le silence.

 

J'avais décidé de tenter une "thérapie de groupe" avec ces femmes qui avaient répondu à la proposition de se retrouver pour mettre des mots sur leur souffrance.

  

Bienvenue à tous, qui êtes sensibles au crime de l'excision et au mariage forcé.

 

Nous sommes une petite association qui est née d'un groupe de parole que le docteur Duterte a proposé à ses patientes, exilées, demandeuses d'asile, couchant dans la rue. Et ces jeunes femmes extrêmement dynamiques ont aussitôt décidé de créer l'association SOS Africaines en Danger !

 

Quand elles étaient enfants, on les a excisées ; on leur a dit : "Silence ! On vous torture !"

Aujourd'hui elles parlent, elles luttent. Contre leur famille, contre leur village, contre leur gouvernement.

Danielle Merian

À ma grande surprise, le premier bénéfice de ces réunions fut de permettre aux femmes qui étaient présentes d’échanger sur le pourquoi, le comment des mutilations génitales.

Un point faisait l’unanimité, le rejet de l’idée même des rapports sexuels. Son corollaire suivant rapidement : le dégoût des hommes, avec la conviction que quand il fallait y passer, autant que cela aille le plus vite possible.

Comment imaginer faire confiance aux hommes après un mariage forcé, un viol conjugal ?

Comment faire confiance à qui que ce soit, quand votre mère, votre grand-mère vous a dit que vous alliez chez le coiffeur, ou à une fête, pour vous attirer dans le guet-apens de l’excision ? 

L'EXCISION

L'excision est l’ablation partielle ou totale des​ organes sexuels externes de la femme.

Chaque année, 3 millions de filles de moins de 15 ans risquent l’excision.

Elles vivent en France, en Afrique et partout dans le monde.

On considère qu’il y a au moins 125 millions de femmes excisées, principalement dans 25 pays africains. 

 

Selon le droit international, l’excision est qualifiée de traitement inhumain et dégradant et équivaut à de la torture. Chacun a le droit de conserver son intégrité physique et psychique. 

 

En France l’excision est un crime passible de la Cour d’assises pour les exciseuses et parents de fillettes excisées. 

En Afrique, le Protocole de Maputo (2003) demande aux Etats de prendre des mesures législatives assorties de sanctions pour interdire toutes formes de mutilations sexuelles féminines.

C’est ainsi que cette pratique barbare est interdite par la loi au Sénégal, Burkina-Faso, Togo et Côte d’Ivoire.

Mais elle perdure en toute impunité. 

 

Les jeunes femmes, réfugiées en France, témoignant ici de l’enfer qu’elles ont vécu, sont la première génération depuis des millénaires à dire stop et à refuser que leurs petites filles subissent les tortures qu’elles ont endurées au nom de traditions qui doivent être abandonnées. 

Maître Danielle MERIAN

Présidente de SOS Africaines en Danger !

Karidiatou KARAMOKO,

Côte d'Ivoire

Ma mère m’a raconté avoir été excisée à 16 ou 17 ans juste avant d’être mariée à mon père. Ses soeurs ont également été excisées. Sept de mes nièces ont été excisées le même jour à l’initiative de ma belle-mère.

J’ai subi l’excision à l’âge de 13 ans dans la brousse : une petite cabane... une dizaine de jeunes filles... dix minutes environ. Trois femmes m’attendaient à l’intérieur, celle qui pratiquait l’excision avait le visage voilé. Les deux autres femmes m’ont attrapée, j’ai tenté de fuir et de lutter. L’une s’est assise sur mon torse, l’autre bloquait la partie haute de mon corps. Je ne pouvais plus bouger et ça s’est passé.

Je sais qu’en Côte d’Ivoire l’excision est interdite par la loi. On ne dénonce pas ses parents à la police. 

Koumba SOW,

Guinée Conakry

 

"Ma mère est morte à ma naissance. Mon père quand j’avais 7 ans est décédé. On est allé chez mon oncle. Il avait 3 femmes et 21 enfants. À 12 ans je leur ai dit que je n’étais pas excisée. Mon oncle a dit « on est en train de manger avec une chienne ». L’excision, je ne savais pas que ça faisait autant mal. Vers 5 heures du matin ils m’ont dit qu’on allait chez le tailleur, on est allé chez l’exciseuse. L’exciseuse m’a dit de la suivre dans les toilettes. J’ai dit que je ne voulais pas qu’on m’excise. J’ai été excisée. J’ai beaucoup saigné et j’ai eu des infections par la suite. Je ne pouvais pas m’asseoir, j’étais tout le temps couchée."

Salimatou B,

Guinée Conakry

 

"J’ai vécu l’excision à l’âge de huit ans. J’étais avec les personnes de ma famille. Ma famille te prenait et te forçait pour l’excision. Aujourd’hui, j’ai toujours des problèmes de santé à cause de ça. C’est mon père qui décidait qu’on se fasse exciser. C’est grave de faire l’excision."

Zénab S,

Guinée Conakry

Ma grande soeur est morte de l’excision.

J’avais sept ans quand j’ai été excisée. Ça se passe la nuit. Ils regroupent les filles de 4, 5, 6 ans. Ils disent que ça ne fait pas mal. Ils disent que c’est une initiation.

De bonne heure ils nous ont emmenées dans la brousse. On était 7 ou 8. Les femmes chantaient et dansaient. J’ai failli mourir parce que je saignais beaucoup. Mon oncle médecin est venu me chercher au village. Mon oncle m’a sauvée. Ma cousine n’a pas fait une hémorragie, mais ils l’ont cousue pour qu’elle ne fasse pas l’amour avant le mariage. Le jour du mariage ils ont ouvert. Elle s’est mariée à 14 ans avec un homme qui avait déjà 2 femmes et elle est morte le jour de l’accouchement. Ma soeur est morte, ma cousine aussi.

J’ai décidé de ne pas exciser ma fille. Ma première fille a été excisée, c’était en mon absence. Notre seconde fille est réfugiée ici. J’ai eu des règles très douloureuses avec beaucoup de contractions. Je n’ai pas de plaisir sexuel. J’ai connu deux filles qui ont eu le tétanos : une est décédée, l’autre a eu des séquelles avec des problèmes psychiatriques.

En Guinée la loi ne punit pas.

LE MARIAGE FORCÉ

Madame Noémie RAMPA

Ex-Chef de projet pour les actions de

lutte contre l'exclusion à l'Ordre de Malte

L e mariage forcé est, selon Amnesty International, "le fait d'être marié à une personne connue ou inconnue contre son gré."

Il s’agit d’une discrimination à l’encontre des femmes particulièrement pratiquée en Afrique et en Asie, notamment dans les pays de tradition musulmane.

L'Article 16 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de 1948 précise que "le mariage ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux."Le mariage forcé est interdit dans de nombreux pays. Toutefois, cette pratique coutumière existe encore et, d'après l'UNICEF (2014), 700 millions de femmes dans le monde ont été victimes de mariage forcé, et une sur trois l'a été alors qu'elle n'avait pas quinze ans.​

La Déclaration de Bamako des Ministres africains pour la protection de l'Enfance de 2001 déclare que "le consentement des futurs époux doit être manifesté librement. Dans le cas contraire, le mariage est nul et tout acte sexuel sera considéré comme violence sexuelle."

D’après l’UNICEF, le mariage forcé/ précoce a des conséquences néfastes sur la santé (hausse du taux de mortalité maternelle et infantile), l’éducation (les personnes mariées ne vont souvent plus à l’école) ou encore la maltraitance des filles mariées contre leur gré (violences conjugales).

Zenab S,

Guinée Conakry

 

"Je me suis mariée à l’âge de 19 ans. À ce moment-là, je n’avais pas le choix. Ma maman était inquiète parce que j’étais âgée. J’ai rencontré mon mari, mais dans mon pays tu ne peux pas sortir avec la personne avant le mariage. Je sortais avec un gars, je l’aimais bien. Mais c’était en cachette, mes parents ne savaient pas. Heureusement j’ai trouvé quelqu’un. Je me suis dit que j’allais tenter ma chance. Moi j’ai été excisée, ma sœur en est morte ; j’ai été à l’école, j’ai vu en biologie pourquoi elle est morte. Ma cousine aussi est morte de ça. J’ai décidé de ne pas exciser ma fille. Je l’ai expliqué à mon mari. Je lui ai dit que si on avait une fille, elle ne serait pas excisée. Maintenant mon mari a accepté ma décision. J’ai eu un garçon, une fille puis une autre."

Fatoumata Binta DIOP,

Guinée Conakry

J’ai été mariée à 15 ans à un homme plus âgé que mon père, il avait environ 50 ans. Il m’a violée et j’ai eu beaucoup de saignements. Mon mari me violait tous les jours. J’étais en 4ème quand j’ai été mariée de force et j’avais demandé à mon père de continuer à étudier, mais mon père a dit qu’une femme ne doit pas étudier. Mon père m’a choisi comme mari quelqu’un de sa famille, mon oncle qui avait déjà une femme et des enfants. 

Mon mari est mort dans un accident de voiture. A ce moment-là, on m’a imposé de me remarier avec son grand frère. J’ai dû me remarier avec le grand frère - aussi, j’ai vécu le mariage forcé deux fois. Ça se fait beaucoup en Guinée, le mariage forcé. Les filles sont mariées à 14/15/16 ans. Ils n’attendent pas forcément qu’on ait nos règles, dès qu’il y a un peu de poitrine c’est bon. Il y a des gens non polygames, mais 80% de la population est polygame. Le mariage forcé c’est une cause qui conduit les filles à avoir des comportements à risque. Il n’existe pas de centres pour les femmes, pas d’orphelinat, rien pour les femmes ayant quitté leur domicile conjugal en Guinée. La seule solution est de quitter le pays. Certaines tombent dans la prostitution. 

Koumba SOW,

Guinée Conakry

Quand j’ai eu 15 ans et mon bac, mon oncle m’a donné en mariage à un homme d’une quarantaine d’années. Il avait déjà une autre épouse de 25 ans environ. Le mariage n’a pas été facile, car je ne voulais pas me marier.

On m’a trompée pour le mariage, je ne savais pas que je devais me marier ce jour-là. Je n’avais jamais vu mon mari avant le mariage. Un jour en rentrant de l’école, j’ai vu des gens dans la cour chez mon oncle. J’ai demandé au voisin ce qu’il se passait. Il m’a dit qu’il pensait qu’une des filles de mon oncle se mariait. Ma tante m’a dit d’entrer dans sa chambre et je l’ai suivie. Il y avait deux dames dans la chambre. Ils ont fermé la porte à clé et ils ont gardé la clé avec eux. Ils m’ont mis la tenue du mariage.

Je n’ai pas voulu dire le rituel du mariage. Ils me giflaient pour que je le fasse. Je ne pouvais pas résister, elles étaient trois. J’ai crié, et personne n’est venu m’aider. C’est la première fois que je voyais le mari. Il avait donné de l’argent à mon oncle. Ils m’ont prise et ils m’ont ramenée chez lui. Il savait que je ne l’aimais pas. Quand il est entré dans la chambre, j’ai commencé à l’insulter et à le frapper. Je lui ai dit que je ne l’aimais pas.

Après, il a voulu qu’on fasse l’amour, mais je n’ai pas du tout voulu. Les tantes et les épouses de mon oncle étaient derrière la porte pour vérifier si j’étais vierge. Je ne voulais pas, j’ai commencé à me débattre. Le mari est sorti, ils sont entrés dans la chambre et ils m’ont attachée. Il m’a violée toute la nuit. Après, il a sorti le drap et montré que j’étais vierge. Il a continué, toute la nuit. Le lendemain, mes tantes sont venues. Après, je suis tombée enceinte. C’était tout le temps la même chose, il me battait tout le temps. J’ai plein de cicatrices et de traces de cigarettes. 

 
 
 
 
 

LES PROCÉDURES DE DEMANDE D'ASILE

Maître Judith CORONEL-KISSOUS

Avocate au barreau de Paris

LA RÉPARATION

Souvent, les patientes à qui je propose cette réparation s’imaginent qu’il s’agit de la greffe d’une partie prélevée sur leur corps, ou d’un prélèvement effectué sur une « donneuse ».

 

C’est souvent une grande surprise pour ces femmes mutilées de comprendre que même excisées, elles ont toujours un clitoris enfoui, susceptible de leur procurer du plaisir. Cette reconstruction, inventée par l’urologue français Pierre Foldes, permet de redonner à la femme un clitoris fonctionnel après une excision.

La reconstruction du clitoris se fait en général par résection de la cicatrice, libération du « genou » du clitoris, puis du corps du clitoris.

Une plastie et une reposition sont ensuite effectuées. Le but est de restaurer une anatomie normale mais aussi d’obtenir un organe normalement innervé et si possible fonctionnel pour permettre une vie sexuelle aussi satisfaisante que possible.

La reconstruction ne se limite souvent pas qu’à la remise en place et en fonction du clitoris.

 

Les « techniques » d’excision étant pour le moins rudimentaires, brutales et sans hygiène, les dégâts s’étendent souvent au-delà du clitoris et demandent des réparations chirurgicales élargies.

 

Ces réparations lèvent des douleurs que ces patientes ressentent en urinant, au moment des règles et lors des rapports sexuels. La réparation permet des accouchements moins compliqués et moins risqués.

Dans certaines parties de l’Afrique les mutilations vont bien au-delà du clitoris. 

Il existe trois grands types principaux de mutilations génitales : la circoncision féminine, « Sunna » (emportant le capuchon clitoridien et l’extrémité du gland) ; l’excision proprement dite, la clitoridectomie (qui sacrifie une partie plus complète du gland et parfois des petites lèvres) ; et enfin l’infibulation, ou grande circoncision pharaonique, (qui ferme presque totalement le vestibule par scarification et suture des grandes lèvres, voire suture de la face interne des cuisses.)

 

Les femmes qui ont été opérées et qui reviennent en consultation ou au groupe de parole expriment leur sensation d’être de nouveau « entière », d'avoir récupéré une partie importante de leur corps, même souvent avant d’avoir pu éprouver le plaisir sexuel nouveau qui est possible.

 

Avant la chirurgie la parole est empreinte de colère, de rage envers la famille ou les proches qui ont rendu ces mutilations possibles, de honte et de peur face à l’acte sexuel. Après il y a les sourires, la joie de se sentir femme.

 

Pourtant, il n’est parfois pas simple d’affronter le regard des compatriotes qui apprenant cette réparation rejettent leurs « amies ».

 

En conclusion, la réparation des mutilations génitales est loin de n’apporter qu’un soin esthétique ! Cette opération chirurgicale simple, sans presque aucune complication, donne aussi des résultats quant à la réappropriation d’une identité féminine qui avait pu être émoussée. Elle atténue ou fait aussi disparaître les  douleurs et infections urinaires.

Docteur Pierre DUTERTE
Médecin directeur du centre
de soins Parcours d'Exil.
 

FOLLOW US

NOUS SUIVRE

CONTACT

SOS AFRICAINES EN DANGER
15 bd Richard-Lenoir
75011 Paris

  • White Twitter Icon
  • White Facebook Icon